Saturday, 12 October 2013

SELON BENOÎT - La banane des gens heureux

À chaque départ, c'est la même chose, je suis frappé par un sentiment doux-amer, qu'on pourrait surnommer, utilisant le terme thaï pour étranger, l'état du farang. C'est cette impression d'être à l'extérieur du monde que l'on visite, qui s'accroît d'autant plus lorsqu'on ne pige rien à la langue locale. Il faut se le redire à chaque départ; c'est normal, on est en voyage. Notre troisième jour à Hanoi se termine sur une fausse note; Annick est malade (c'est normal, on est en voyage). On ne connaît pas trop la cause de son indigestion mais nous avons des hypothèses (c'est normal, on est en voyage). Bia hoy? Soupe prise à la volette sur un coin de rue? La vue d'un demi chien laqué et prêt à être dégusté? La frustration de l'incompréhension est d'autant plus forte que c'est notre corps, si familier, qui réagit à un stimuli externe, nous signalant par le biais de symptômes tout aussi incompréhensibles pour nous que les paroles vietnamiennes. Je sors dans la rue avec trois buts; trouver une canette de 7up, dénicher une banane, et me nourrir d'autre chose que de soupe. 

La nuit, Hanoi change. Les restos deviennent des cafés, les cafés des bars. Je reconnais les lettres de l'alphabet partout affiché, mais pas l'ordre des lettres, étrangement accentués de cédilles supérieures et de circonflexes-aiguës (c'est normal, on est en voyage). Malgré cet obstacle, je suis vite nourri, même si ce n'est que d'un amuse-bouche mépris pour un plat (c'est normal, on est en voyage). En mangeant je lis que pour les Vietnamiens, le calme est une valeur primordiale, et que même insultés, ils doivent garder leur sang-froid, sans quoi ils "perdent face," et qu'il est très difficile de s'excuser de façon à ne pas perdre le respect d'autrui. En continuant mes déambulations, je finis par remarquer une canette verte dans le fond d'un réfrigérateur tiède. La banane, par contre, est une autre histoire.

Alors que le jour, on se fait constamment offrir des fruits frais par des dames aux chapeaux coniques, la nuit, il devient presque impossible de s'approprier ces aliments pourtant omniprésents. Je finis par me rabattre sur un petit magasin de jus frais. Après avoir quasiment demandé pour les bananes offertes en offrandes sur le petit hôtel bouddhiste de la vitrine avant, je réussis à me faire comprendre. Non, je ne veux pas de jus, je ne veux qu'un de vos ingrédients. Comme si j'entrais chez Claudette et que je commandais une patate crue. L'homme derrière le comptoir me regarde, incertain. Il finit par demander le prix à sa femme assise sur le parvis. Elle me dit, "4 balala, 10000". Je fais "2" des doigts, elle semble déçue, puis me dit "5000".  Je fais un calcul rapide, et j'arrive à $2.50. Ce n'est pas si cher, mais c'est une question de principe. Je hoche donc de la tête et lui offre $1.00. Ce sont de toutes petites balalas, d'une bouchée ou deux, comme on n'en trouve pas au Québec (c'est normal, on est en voyage). Elle se retourne et cesse de me regarder. Je tente de regagner son attention mais elle m'évite du regard. Frustré, je repars à la quête d'une satanée banane.

Ça devient évident, peut-être que je viens de cracher sur ma dernière chance. Les petits stands ferment les uns après les autres.  J'ai envie de retourner voir la fabricante de jus, lui faire comprendre qu'elle porte entrave à la guérison de celle que j'aime. Que si elle me donnait la chance on pourrait s'entendre. Je me rabats sur un coin particulièrement populaire, espérant trouver quelque chose de plus substantiel à me mettre sous la dent. C'est un stand à desserts. Yogourt, fruits coupés, sirop et ce qui ressemble à un trou de beigne. Non, pas de glace. En payant, je refais le calcul. Il faut savoir qu'au Vietnam, les montants se calculent en milliers. Le plus petit billet qu'on croisera sera de 1000 dongs, à peu près 5 sous. Au début, on met du temps à s'habituer. Quand on retire des millions, c'est facile d'oublier un zéro (c'est normal, on est en voyage). En mangeant, je constate mon erreur. Les bananes étaient 25 sous. C'était déjà ridicule de marchander pour si peu, mais je réalise la faute que je viens de commettre. J'offrais quelques sous à cette femme qui m'avait portant offert un prix honnête. Dans un pays de marchandage, j'avais choisi de tenir front à quelqu'un qui n'avait pas voulu prendre avantage de mon manque de connaissances des prix locaux.

J'aurais voulu retourner et tout lui expliquer, rire de bon coeur avec elle des zéros en trop, des petites "balalas", de mon désespoir devant une recherche si simple. À la place, je prends l'opportunité d'apprendre un mot à la fin de mon guide. Sin loy: je m'excuse. Quand je le dis la première fois, elle semble trop agacée par mon retour pour comprendre. J'avais déjà le billet de 5000 dongs dans mes mains. "Balala? 5000? Sin loy, sin loy". Son mari me lance presque les deux bananes qu'il avait déjà coupées pour moi, en train de noircir dans leur réfrigérateur. "Sin loy, cam on" (merci, le seul mot à mon vocabulaire jusqu'à ce moment). Dehors, "cam on, cam on". Elle me regarde, me fait savoir que c'est compris; qu'elle sait que je m'excuse, que je la remercie.

Dehors, le trafic effréné de Hanoi continue. Les klaxons sonnent. C'est normal, mais ce soir, j'en ai un peu mon voyage...

Au moins, j'ai un nouveau surnom pour ma partenaire de voyage; ma petite balala.


Dates de visite: 28 au 1er octobre 2013

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