À Bagan, Annick avait été frappée de vertige lors de la première montée. La beauté de la place pouvait être ressentie au sol, mais c'était en haut d'un temple qu'on pouvait réellement apprécier l'étendue de ce lieu. Un peu vexée par cette frayeur incontrôlable, Annick s'était parée de courage pour les temples d'Angkor. Voici une preuve de son courage et de sa capacité à aller au-delà de ses propres limites:
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Monday, 14 April 2014
Saturday, 18 January 2014
SELON BENOÎT - Tour organisé
La variété qui s'offre à nous lors d'un voyage est plutôt syncrétique qu'originale. Ce que je veux dire, c'est qu'avec l'accès mondialisé aux produits et aux influences, on rencontre très peu de choses réellement nouvelles ou dissociées de toutes bases acquises. Nous sommes loin de l'époque de Marco Polo, qui s'émerveillait devant les feux d'artifices et les pâtes chinoises, pour ensuite changer à jamais le visage de l'Europe grâce à ces nouvelles influences (que serait l'Italie sans ses pâtes?). Pour nous, même les nouveautés sont exprimées avec le vocabulaire de la combinaison; lorsqu'on veut réconforter d'autres voyageurs qui s'apprêtent à goûter à quelque chose de nouveau, on exprime le goût à partir du familier. La pomme de jacque, fruit du jacquier, par exemple, rappelle le melon au miel et la mangue au goût, ainsi que la mangue et l'ananas à la texture. Comme des amateurs de vin qui découvrent une nouvelle bouteille, on décrit nos expériences en trouvant des similitudes plus accessibles.
Mais le syncrétisme n'est pas qu'une question de similitude. C'est aussi une logique combinatoire. En effet, et la nourriture sera encore une fois ma métaphore de choix, ce qui pimente notre découverte n'est pas seulement la nouveauté en elle-même mais aussi les nouveaux agencements. Pour chaque pomme de jacque, il y a des multitudes de façons de la présenter, la cuisiner, l'incorporer dans des recettes. En fait, voyager en Asie du Sud-Est c'est parcourir un éventail de combinaisons. Les Birmans, les Siamois et les Khmers, grands empires du passé sud-est asiatique, ainsi que leurs déclinaisons, combinaisons et influences issues des peuples minoritaires et des géants asiatiques, la Chine et l'Inde, nous renvoient constamment à jouer le jeu de l'influence. Il semble parfois même impossible de s'imaginer une combinaison qui n'aurait pas eu lieu ici. Un bouddhisme hindou? Angkor Wat a été bâti sur cette union religieuse. Des musulmans qui mangent des rouleaux de printemps? Allez visiter les minorités Cham du Delta du Mékong, vous en verrez. Une des beautés de cette région est son aptitude à ajuster ses croyances en fonction de ses diverses influences. Partout on voit l'incorporation du culte des ancêtres au bouddhisme, et les restes de l'animisme à même les croyances. Au Laos, par exemple, on croyait aux serpents divins, protecteurs de Vientiane, bien avant l'arrivée du bouddhisme. Maintenant, on maintient que le Mékong est le lieu de naissance des Nagas, serpents à multiples têtes qui auraient été imaginés en Inde. Presque tous les temples d'Asie du Sud-Est, de Luang Prabang à Angkor, sont protégés par ces hydres asiatiques.
Dans cet esprit d'hybridité, de combinaisons qui existent depuis beaucoup plus longtemps que l'arrivée des Européens en Amérique, la vraie découverte prend le visage d'un agencement inimaginable. Curry de pommes de terres, de patates douces, d'arachides et de poulet? Massaman curry, tu veux dire? Omelette farcie de sauce bolonaise accompagnée de salade de pousses de banane? Pourquoi pas? Finlandais qui habitent Phnom Penh et écoutent du Santana? Plus facile à trouver qu'on le penserait... Mais la journée qui, pour moi, représente l'esprit de la combinaison le plus clairement est notre "day trip" à partir de Ho Chi Minh City. C'est une journée classique, que tous les voyageurs se font offrir. Avant même d'arriver, et inspiré par The Quiet American, je savais déjà que c'était ce que je souhaitais voir dans les environs de la grande ville: les tunnels de Cu Chi et le Saint-Siège du Cao Dai.
Si je voulais être critique, je dirais que ce qu'on a le plus visité cette journée là, c'est l'intérieur d'un autobus. Mais la force et l'intensité des deux lieux visités, qui n'ont sinon que la proximité géographique en commun, ont marqué ma vision du Vietnam à tout jamais. Notre premier stop était le Saint-Siège Cao Dai. Après 4 heures d'autobus (le trafic d'Ho Chi Minh est mortel), nous sommes arrivés devant ce temple coloré, qui s'affiche fièrement comme le coeur de la seule religion originaire du Vietnam. Le Cao Dai (Đại Đạo Tam Kỳ Phổ Độ de son plein nom) est une secte fondée entre 1921 et 1926 suite à une révélation. Son créateur, Ngo Van Chieu, aurait été visité par un esprit lors d'une séance, qui lui aurait révélé l'origine commune de toutes les religions. Ainsi, le Cao Dai est un unitarianisme, une tentative d'articuler le sacré avec le vocabulaire de multiples religions et figures historiques. Mais l'universel est toujours marqué par des choix de symboles. Il faut voir l'église principale du Cao Dai pour comprendre à quel point ces choix sont importants. À la base, et comme c'est le cas pour toutes religions, le Cao Dai est principalement influencé par les croyances avoisinantes, issues des trois grandes religions de l'Extrême-Orient: le Confucianisme, le Taoïsme et le Bouddhisme. Mais la présence des Français à l'époque de sa création est également marquée; l'organisation du clergé est tirée du Catholicisme: prêtres, évêques, pape, etc. L'idée que Dieu est omniscient est représentée par un oeil dans une pyramide. Et oui, le temple est parsemé du logo de l'Illuminati, qu'on retrouve également sur les billets américains. Même leur objet de vénération principal est une immense sphère sur laquelle est peint un oeil gauche (la direction du Yang, que Dieu contrôle). La religion prône l'égalité des femmes, mais malgré ce fait, les membres du sexe Yin ne peuvent pas être évêques ou pape, car si le Yin domine le Yang, cela mène au chaos. Comme quoi les vieux schèmes de genres reviennent malgré une prétention à l'égalité. Mais la caractéristique la plus spéciale de cet étrange amalgame est l'inclusion d'un spiritisme de séance, qu'on nommerait occulte dans le monde judéo-chrétien mais qui tient plutôt ici du culte des ancêtres. Certaines figures historiques sont vénérées comme des saints et sont conjurées dans des séances selon une méthode qui m'échappe. Shakespeare et Jeanne-d'Arc sont particulièrement populaires. Ils représentent des exemples divins de la troisième ère, celle des humains.
Cette organisation religieuse, qui s'est rangée du côté des Américains lors de la guerre, a une relation problématique avec le gouvernement. On nous dit que les caodaiistes peuvent maintenant pratiquer légalement et ce, depuis 1997. Mais comme pour les derviches en Turquie, on a l'impression que le gouvernement accepte cette religion avec un but touristique en tête. Malgré les règles strictes qui gouvernent la vénération (nous ne pouvons pas marcher devant le temple lors de la messe), un balcon est réservé aux touristes, et nous assistons à la prière d'en haut, avec des curieux (plusieurs autobus arrivent en même temps que le nôtre pour la prière de midi) qui poussent toujours plus loin pour prendre des photos "authentiques". Si ça veut dire sortir du chemin qu'on nous propose pour aller se placer entre un croyant et son prêtre, le temps de prendre l'image d'une extase si étrangère, ça ne pose pas de problèmes à ces photographes en herbe. On préfère prendre les symboles en photo, surtout l'immense fresque à l'entrée du temple qui illustre Sun Yat-sen, Victor Hugo et Nguyen Bihn Khiem (poète Vietnamien classique) en train de signer la troisième alliance entre Dieu et les hommes. En plus de la statue de Jésus qui trône sur le toit de l'immense bâtisse hybride, quelque part entre la cathédrale et le temple bouddhiste, ces personnages qui semblent sortis d'une sorte de loterie historique me font constater une chose; la voie des symboles est vouée à l'accumulation lorsqu'elle vise l'universel. Comme le mur arrière du temple blanc de Chiang Rai, on peut s'imaginer un Cao Dai qui, à force de contacts avec des esprits contemporains, ajouterait Jackie Chan ou Gandhi parmi ses saints.
Alors qu'au Saint-Siège Cao Dai les symboles semblent parfois aléatoires, pour notre autre destination, c'est la nécessité qui dicte les particularités. Les tunnels de Cu Chi sont un vaste complexe de 121 km, creusé lors de la guerre du Vietnam (la guerre américaine, pour les Vietnamiens). On y retrouve des écoles, des hôpitaux ainsi que plusieurs pièces qui étaient réservées aux caches d'armes et de munitions. Grandement désavantagés, les Vietnamiens avaient creusé ces tunnels, qui étaient 0.8 à 1.2 m de large et 0.8 à 1.8 m de haut, en but de s'implanter fermement à même le territoire sud-vietnamien. L'épuration des lieux, qui ressemble souvent à une jungle inhabitée, crée un contraste flagrant avec le lieu de culte Cao Dai. Par contre, on ressent une fois de plus l'étrangeté de la combinaison par le biais des détails historiques. On nous apprend que les portes d'entrée des tunnels étaient camouflées au point de devenir invisibles pour tous sauf les plus grands experts de la jungle sud-est asiatique. Les Viet Congs utilisaient du caoutchouc, provenant d'une industrie ironiquement implantée là par les colons français qui avaient déclenché la Guerre Américaine en faisant appel à leurs alliés étatsuniens, pour fixer des branches et des feuilles aux trappes recouvrant les trous de surface. Ils utilisaient de fausses termitières comme cheminées d'aérations. Leur forme de guérilla était entièrement adaptée aux conditions matérielles de l'environnement. Et le travail de détermination était si intense (dans les tunnels, on retrouvait des milles-pattes vénéneux, des rats affamés, des moustiques porteurs de malaria, etc.) qu'il ne pouvait survenir que dans une situation d'extrême nécessité. Même les pièges, dont on nous fait une démonstration, sont fabriqués de bois, de terre et de clous. Le lieu de visite, maintenant un musée de la guerre à aire ouverte, combine les tunnels avec des magasins de souvenirs, des salles de projections, un champs de tir et un tank américain, laissé là pour démontrer la force des combattants ainsi que celle de leurs mines. Même si le cinéma américain a peuplé notre imaginaire d'anti-héros blancs en lutte de conscience avec leur part dans la guerre, les tunnels de Cu Chi racontent une version alternative des événements; des mannequins en plastique anonymes, différenciés que par leurs vêtements (Viet Cong, fermier sympathique à la cause, femme guerrière des îles du Delta, etc.) prenant part à une lutte de masse, où les héros n'ont pas de noms et sacrifient leurs vies au nom de la cause. Bien sûr, la vision offerte est biaisée et propagandiste, mais lorsqu'on parle de guerre et de colonialisme, est-ce réellement possible d'avoir un discours qui ne l'est pas? On finit notre visite en tirant de l'AK47 sur des dessins d'éléphant, activité qui nous laisse avec le sentiment vide d'avoir marginalement participé à la commercialisation d'une guerre qui n'avait déjà aucun sens.
Pour l'Américain bien tranquille de Graham Greene, les Cao Dai du général The offraient une troisième voie à une guerre sans issue, une alternative au binarisme des vainqueurs et des vaincus. Maintenant que la guerre est terminée, ils sont inclus dans un "package-deal" de visite pour les touristes de Ho Chi Minh City. Leur vénération, quoique bien active (5 ou 6 millions d'adhérents, soit presque autant de Cao Dai que de Québécois!), est traitée de la même façon que la guerre. Alors que l'un multiplie les symboles en quête de sens, l'autre érige des monuments et des activités autour d'un chapitre insensé de l'histoire humaine. La combinaison des deux lieux en une même visite offre peut-être la meilleure leçon de la journée; que nous, touristes malgré notre désir d'être voyageurs, opérons le plus grand nivellement de sens par notre désir du nouveau, du surprenant, de l'authentique. Que par notre présence même, nous transformons les lieux de luttes ou de cultes en d'immenses combinaisons d'éléments, qui doivent surprendre en but de rester économiquement viables d'abord, ce qui leur donne le droit ensuite d'être révérencieux, sacrés ou commémoratifs.
Monday, 9 December 2013
SELON BENOÎT - Ces choses qu'on ne sait pas et celles qu'on ne saurajamais
Parfois, lorsqu'on passe un minuscule village du haut d'un autobus VIP presqu'obscène tant il est gros, on peut apercevoir des villageois qui font leurs tâches quotidiennes. Quelques fois énigmatiques, ces gestes semblent éloignés de ma propre vie. Je suis venu dans leur pays, que je parcoure à gauche et à droite, mais je ne suis qu'un détail dans une fenêtre passante pour ces gens qui habitent le long de la route. Je reviens sans cesse à la constatation que je vis dans un monde qui me dépasse entièrement de par son immensité, et aux pensées cégepiennes qui m'avaient mené à l'existentialisme puis à la philo en général; je suis immensément petit et essentiellement futile, du moins dans la vie de ces gens qui défilent devant moi.
Pour nous, Phonsavanh aura été une ville pluvieuse et mélancolique. La météo y était pour beaucoup, mais cette impression est plus que climatique. Nous y étions pour deux raisons principales; les mystérieuses jarres de pierre parsemées dans la région et les vestiges plus récents d'une guerre secrète. Le soir venu, nous constatons que nous ne sommes pas les seuls; malgré le fait que peu de touristes font le détour dans la région, ceux qui s'y rendent choisissent presque tous le même tour. En fait, étant donné le système de facturation pour les tours au Laos (plus il y a de participants moins l'individu paye), on peut souvent faire la ronde des agences de voyage et voir affiché combien de gens se sont déjà inscrits. Bien sûr, il est possible de partir à deux si nous désirons réellement un itinéraire particulier, mais à Phonsavanh, le tour "classique" offre cratères de bombes et récipients de roche, le tout par le biais d'un village où l'on transforme le métal des projectiles en cuillères. Bref, ce que nous nous étions attendus à voir.
Les jarres sont d'immenses vases taillés dans le roc qui ont approximativement 2500 ans. Lors de notre visite, le guide nous raconte 7 hypothèses quant à leur usage et origine. Outre l'explication Hmong (se sont des verres laissés là par les géants qui ont créé les collines et les rivières du coin en labourant la terre avec leurs buffles gigantesques) toutes les hypothèses se ressemblent un peu. Selon ce que j'en retire, ces immenses vestiges, éparpillés dans plus de 28 lieux de la région, étaient d'usage lors des cérémonies funéraires. Ainsi, les "plaines de jarres" deviennent des cimetières, et les différences de grandeur seraient attribués à l'arrivée de la crémation chez les anciens habitants de ce bout de la terre. Mais le mystère persiste à cause d'éléments incongrus; on aurait retrouvé des ossements au pied des jarres plutôt qu'à l'intérieur de celles-ci, certaines jarres ont des couvercles et d'autres non, etc. Peut-être qu'un moment déterminant pour l'archéologie locale permettra d'enfin résoudre l'énigme des jarres, mais mon hypothèse est que le temps a déjà fait ses ravages sur la mémoire collective de la région, et que l'absence d'écrits datant de l'époque confirme un savoir perdu.
Pour se rendre aux jarres, il faut passer par un poste de surveillance. En marchant des les immenses plaines, faire bien attention de ne pas dépasser les bornes de béton qui bordent le chemin. C'est que la région est parsemée de mines et de petites bombes américaines. Lieu d'une guerre sans nom, orpheline de la Guerre Froide, la région de Phonsavanh était le principal champs de bataille entre deux armées-intermédiaires. L'une, royaliste et conservatrice était soutenue par les Américains, l'autre, guérilla et socialiste, par les Vietnamiens du Nord et ensuite par les Chinois Maoïstes. En 1962, à une époque où le gouvernement officiel du Laos était neutre, de par sa constitution, le sort du pays était entre les mains de deux groupes extrémistes démesurément armés par des puissances étrangères. Aux yeux du monde entier, le Laos était en périphérie de la guerre du Vietnam. En réalité, il y avait été absorbé depuis longtemps. La Guerre Froide continuerait à s'échauffer sur ses terres longtemps après le retrait des Étatsuniens au Vietnam. Avant de partir, les pilotes américains avaient à jamais laissé leur trace au Laos. Lorsque ceux-ci revenaient avec leurs "payload" n'ayant pas été livrés, si, par exemple, les canons anti-aériens du Vietnam étaient trop menaçants, ils étaient fortement encouragés à lâcher leur cargo sur le Laos, un petit pays peu peuplé avec avec lequel ils n'étaient pas en guerre. Comme ça. Sans cible tactique ou discrimination entre civils et militaires. L'atterrissage des avions était alors moins dangereux, et il y avait de légères chances que des Viet-congs, empruntant la "Ho Chi Minh trail" qui reliait le nord du Vietnam avec le sud par le bais du Laos, soient frappés. En conséquence, et grâce aux bombes à fragmentation qui explosaient en des centaines de plus petites bombes, lorsque les bombardements ont cessé, il y avait plus d'explosifs dangereux que de gens au Laos. Le public des États-Unis n'était pas informé de cette atrocité financée par ses taxes, une forme de savoir volontairement dissimulée, et redevenue publique depuis les années 90s. Encore aujourd'hui, le Laos est le pays le plus bombardé per capita.
À ne pas dépasser...
On apprend maintenant aux enfants de la région qu'il est dangereux de jouer avec des petits objets de métal, mais toutes les générations de cette région peu éduquée nécessitent cet apprentissage. Le métal des bombes, et la poudre qu'on retrouve à l'intérieur d'elles est une richesse pour les habitants d'un des lieux les plus pauvres du pays. Même notre guide, un Hmong beaucoup moins sympathique que Chinh, justifie cette collecte; "everyone soldiers in this region, they know how to deal with bombs". Pourtant, ce n'est pas ce que les statistiques nous apprennent. Chaque soir, dans les restaurants, les maisons d'hôtes et les agences touristiques, on projète des documentaires sur les UXO (unexploded ordonances) au Laos et sur la guerre secrète qui a secoué le pays, troué ses plaines, craqué ses jarres et tué plus d'un fermier suite à un coup de pelle mal placé. Les agences en charge du déminage expliquent que souvent, les morts sont causés par des villageois qui tentent de se procurer la poudre pour pêcher à coup de dynamite. Ces documentaires, chaque soir présentés comme pour remédier aux oublis historiques classifiés, jouent pour les touristes, en anglais, sans sous-titres. C'est qu'un des principaux attraits touristiques de la région est d'aller voir des villages immensément pauvres qui utilisent des débris de bombes comme truelles à vache ou comme boîtes à fleur. L'équation inouïe entre cette tragédie inconnue de ceux qui ne se sont pas penchés sur le cas du Laos et le climat d'auto-promotion qu'on retrouve à Phonsavanh est triste. Les victimes doivent transformer leur quotidien en constant rappel des horreurs vécues.
Nous quittons Phonsavanh assez rapidement, après avoir fait le même tour que tous les touristes. Notre guide tente de nous convaincre de rester en énumérant une liste d'activités. "Much more than the jars in this province, MUCH more". Il nous offre d'aller à la pêche à l'aide de grenades. Sans trop savoir pourquoi, nous préférons partir.
Dates de visite: 17 au 19 octobre 2013
Dates de visite: 17 au 19 octobre 2013
Monday, 18 November 2013
SELON BENOÎT - Décalage historique
On se prépare à célébrer Thadingyut dans la municipalité Shan de Hsipaw. Pour les Shans du coin, membres d'une "minorité" ethnique si nombreuse qu'on peut difficilement la qualifier ainsi (même si l'unité nationale Birmane en dépend), c'est l'une des deux plus importantes fêtes bouddhistes de l'année. Nous, nous sommes arrivés en ville sans trop savoir à quoi nous attendre. Notre tenancière d'auberge, Lily, nous a informés de l'importance du festival la veille, et nous décidons de rester en ville pour scèner... Nous commençons à comprendre l'ampleur des choses quand Mr. Shake, marchand de breuvages local, qui s'entretient avec les clients alors que sa femme (Mrs. Shake?) concocte les boissons de fruits frais, insiste pour que nous y assistions. "You will be very happy tomorrow, big festival. You are very lucky". Ça promet. Ce sympathique Mr. Shake passe le reste de la conversation à nous dire à quel point il trouve le Canada progressiste car membre du G8, et qu'il croit que tous les Canadiens sont beaux (stratégie de marketing ou compliment sincère?), puis il nous présente sa mère, qui a 95 ans. Contrairement à son fils, cette femme ne semble avoir aucun intérêt à communiquer avec nous, mais sa présence est assez pour rappeler le passé de son pays. Née sous un régime anglais qui considérait la Birmanie comme une excroissance de ses Indes plurielles, elle a ensuite vécue la décolonisation puis la militarisation d'un pays marginalement sien. Plus important encore, elle a sans doute vécu la joie de voir un Shan élu second président du pays, puis l'anticipation d'une fédération éventuelle, où les Shans auraient un plus grand contrôle sur leurs lois locales. Cette fédération, prétexte pour un coup militaire qui projettera le pays vers 49 années de contrôle, reste le rêve de plusieurs Shans à l'aube d'une nouvelle Birmanie. Impossible de percer son silence, par contre. Ce ne sont pas tous les Shans de son âge qui ont eu le privilège d'apprendre l'anglais, ou même le Birman (langue qui a plus en commun avec le Népalais ou le Tibétain, alors que le Shan s'apparente au Thaï).
Le lendemain matin, dès le levé, nous ressentons une effervescence palpable dans l'air. En marchant dans les rues, nous commençons à croiser d'immenses "arbres" entièrement constitués de produits quotidiens. Horloges, serviettes de plage, aliments non-périssables, parapluies, rouleaux de papier hygiénique, le tout composé en immenses mosaïques qui font parfois plus de 6 mètres de haut. Nous constatons notre propre décalage; pas moyen de comprendre la forme que prendront les festivités, ni la signification des principaux objets de célébration. Nous nous laissons guider par un palimpseste musical, qui trouve son origine dans d'immenses caisses de son attachées sur des camions, exactement à l'image que je me fais des sound systems jamaïcains. Les pistes de choix sont toutefois loin du reggae, ressemblant plutôt à de la musique dance du début des années 90s. Plus tard, un remix de "Zombie" des Cranberries confirmera l'époque générale.
De fil en aiguille, en suivant le cours d'une foule grandissante, nous nous retrouvons dans un immense marché qui est apparu pendant la nuit. Ses allures sont festives, plus encore que les marchés habituels. Beaucoup d'échoppes à jouets et à parapluies, à friandises frites et à bières matinales. Nous approchons de la paya (pagode), croisant un parc d'attraction. Ce qui ressemble, de loin, à un petit carnaval ambulant typique prend des allures toutes autres de près. Guy Delisle (le bédéiste qui partage un nom avec mon grand-père) et Anthony Bourdain m'avaient préparé à la grande roue "manuelle" qui fonctionne grâce au poids d'agiles grimpeurs qui l'actionnent mécaniquement en s'accrochant aux nacelles supérieures pour ensuite se laisser tomber (cherchez ça sur internet, il faut le voir pour le croire). Mais les autres attractions combinent également familiarité avec différence: un bateau de pirate, complet avec une reproduction sans-doute non-autorisée de Johnny Depp, est actionné grâce à un immense moteur à gaz qui gronde et crache de la boucane grise sur les participants à chaque remontée; un carrousel, où on a remplacé les chevaux et carrosses habituels avec des carcasses de motocyclettes, tourne également grâce à un moteur qu'on devine au bruit; etc. Ces manèges sont là en tant que preuve de la résilience du ludique, rafistolés avec les moyens du bord pour fournir une montée d'adrénaline passagère. Ils font étrangement contraste avec le temple avoisinant où l'on trouve un immense piquenique communautaire sur fond de chants religieux. Une congrégation semble s'être attroupée autour d'un camion tout neuf décoré de fleurs. Ce qu'il fait là, il faudra attendre avant de le savoir.
De retour au village (Lily nous a averti que le défilé commencerait à 14h), nous nous trouvons un espace sur les terrasses déjà remplies. Puis le son des tambours commence. La foule s'écarte et nous apercevons, au loin, les arbres approcher. Attachés sur des chars allégoriques de fortune, ou portés à bras, ils sont beaucoup plus nombreux qu'anticipé. Ils s'élèvent si haut que parfois, un homme équipé d'un long bâton les accompagne pour soulever les fils électriques à leur passage. La procession semble sans fin. Au début, les groupes qui défilent ressemblent à ce que je m'étais imaginé. Des gens, surtout d'âge adulte, avec quelques enfants, sont habillés d'habits traditionnels et chantent des chansons de leur terroir. Parfois, certains groupes se laissent aller et on assiste à des jams de tambour qui auraient leur place le dimanche, sur le Mont-Royal. Certains habits multicolores tirent du théâtre; ailés, avec des têtes en papier mâcher. On constate la variété ethnique du coin; chaque village a ses couleurs, ses propres fioritures. Surprenant, mais pas tant que ça.
Puis on entend arriver les adolescents. Les sound systems du matin fonctionnent à plein fouet. La musique de club, parfois plutôt populaire, parfois plutôt trash, résonne dans la parade entière. Le premier groupe d'ados, qui portent tous un chandail les identifiant comme les "Spider Black", jure complètement avec la parade à laquelle nous avons assisté jusqu'à maintenant. Ils occupent l'espace derrière le camion qui blast la musique vers eux alors qu'ils se projètent les uns contre les autres. Ils sont maquillés de noir et forment une sorte de mosh pit gothique-dance ambulant. Annick s'écrit "les punks!" en sautant sur la caméra. On en a vu tout le long de notre moment en Birmanie, des punks. Ces "punks" prennent part à un mouvement esthétique populaire et leur apparence s'inscrit dans un continuum entre le look des punks classiques, aux cheveux épineux et aux studs, jusqu'à celui des métalleux, aux cheveux longs et aux t-shirts de Iron Maiden. Difficile de comprendre la teneur politique de cette récupération des années 70 et 80 quand si peu de gens s'expriment en anglais, et que ceux qui le font sont eux-mêmes bafoués par ce mouvement de jeunesse.
Suite à leur passage, la parade reprend ses airs solennels et traditionnels. On pense avoir assisté au char marginal, celui qui fait exception à l'esprit général de cette fête qu'on célèbre suite au carême bouddhiste. Puis un second char passe avec le même assaut de décibels et de corps projetés. Le groupe porte un autre nom. "Darkness Smile" ou quelque chose du genre. Toujours ce même pseudo-gothique Tim Burtonien (plus tard, on verra un groupe portant la tête de Mr. Jack du Nightmare Before Christmas). Nous remarquons les bouteilles de Whiskey (influence des colonisateurs anglais et boisson de choix ici) qui coulent à flot. Ce type de char devient de plus en plus fréquent avec le temps, jusqu'au point où la polyrythmie des tambours traditionnels est écrasée par les multiples pulsations simplistes des fréquences graves issues des divers systèmes de son ambulants. Il n'y a aucune rencontre entre tradition et jeunesse, deux types de parades juxtaposés sur la même rue, unis seulement par les arbres de mouchoirs et de vadrouilles qui surplombent chacun des groupes. La nouvelle génération semble séparée de l'ancienne par plus d'un demi-siècle.
Puis on voit notre première croix gammée de la fête. On s'y est habitué, elles sont fréquentes en Birmanie. Symbole majeur de la distance historique qu'entretient ce pays avec la majeure partie du reste du monde, la swastika (noire sur cercle blanc, avec un fond rouge) fait partie de la mode Birmane. Elle perdure ici pour un amalgame de raisons; l'histoire qu'on enseigne varie en qualité, et certains se concentrent sur le fait que les Allemands de la Seconde Guerre Mondiale étaient les ennemis des colonisateurs de la région, les Français et les Anglais. Peu de Birmans connaissent des Juifs, s'ils en ont déjà même vus. Et le symbole est issu de la tradition bouddhiste, récupéré par le troisième Reich. Ainsi, certains jeunes gens de la Birmanie arborent fièrement le look nazi-chic, parfois intégré à d'autres signes conflictuels. Par exemple, un groupe d'étudiants dansant se nomme tout simplement "Nazi" et leurs t-shirts reprennent l'image ultra-populaire du Che, sauf que sur son béret, on a ajouté un petit drapeau Hitlérien. Cette confusion entre socialisme et fascisme, digne des membres du Tea Party Étatsunien, me bouleverse un peu. Surtout que lorsque nous croisons ce char, la nuit est tombée, la majorité des participants sont saouls à en tomber en pleine face et qu'ils commencent à tirer des feux d'artifices en oblique parmi les explosions de pétards à mèche. Ils ne nous veulent aucun mal, certains m'invitent même à danser avec eux ou à boire de leur goulot, mais nos réflexes symboliques sont difficiles à taire; que voulez-vous, on nous a appris à se méfier des nazis saouls armés de chandelles romaines, même s'ils sont sympathiques.
À la fin de la journée nous apprenons qu'il y aura un tirage auquel seul les monastères peuvent participer. Chacun de la centaine (au moins) d'arbres sera donné aux gagnants. Ce tirage est nécessaire car il y a bien au-delà de 100 temples et monastères dans la région. Les heureux élus pourront ensuite bénéficier des objets méticuleusement agencés. Puis, il y aura le tirage du grand prix: le camion (voir plus haut). Parce qu'ici les moines commencent à avoir des téléphones, des pages facebook, des camions. En cet ère d'ouverture de frontières, le décalage s'amoindrit.
Dates de visite: 21 au 25 octobre 2013
Saturday, 12 October 2013
SELON BENOÎT - La banane des gens heureux
À chaque départ, c'est la même chose, je suis frappé par un sentiment doux-amer, qu'on pourrait surnommer, utilisant le terme thaï pour étranger, l'état du farang. C'est cette impression d'être à l'extérieur du monde que l'on visite, qui s'accroît d'autant plus lorsqu'on ne pige rien à la langue locale. Il faut se le redire à chaque départ; c'est normal, on est en voyage. Notre troisième jour à Hanoi se termine sur une fausse note; Annick est malade (c'est normal, on est en voyage). On ne connaît pas trop la cause de son indigestion mais nous avons des hypothèses (c'est normal, on est en voyage). Bia hoy? Soupe prise à la volette sur un coin de rue? La vue d'un demi chien laqué et prêt à être dégusté? La frustration de l'incompréhension est d'autant plus forte que c'est notre corps, si familier, qui réagit à un stimuli externe, nous signalant par le biais de symptômes tout aussi incompréhensibles pour nous que les paroles vietnamiennes. Je sors dans la rue avec trois buts; trouver une canette de 7up, dénicher une banane, et me nourrir d'autre chose que de soupe.
La nuit, Hanoi change. Les restos deviennent des cafés, les cafés des bars. Je reconnais les lettres de l'alphabet partout affiché, mais pas l'ordre des lettres, étrangement accentués de cédilles supérieures et de circonflexes-aiguës (c'est normal, on est en voyage). Malgré cet obstacle, je suis vite nourri, même si ce n'est que d'un amuse-bouche mépris pour un plat (c'est normal, on est en voyage). En mangeant je lis que pour les Vietnamiens, le calme est une valeur primordiale, et que même insultés, ils doivent garder leur sang-froid, sans quoi ils "perdent face," et qu'il est très difficile de s'excuser de façon à ne pas perdre le respect d'autrui. En continuant mes déambulations, je finis par remarquer une canette verte dans le fond d'un réfrigérateur tiède. La banane, par contre, est une autre histoire.
Alors que le jour, on se fait constamment offrir des fruits frais par des dames aux chapeaux coniques, la nuit, il devient presque impossible de s'approprier ces aliments pourtant omniprésents. Je finis par me rabattre sur un petit magasin de jus frais. Après avoir quasiment demandé pour les bananes offertes en offrandes sur le petit hôtel bouddhiste de la vitrine avant, je réussis à me faire comprendre. Non, je ne veux pas de jus, je ne veux qu'un de vos ingrédients. Comme si j'entrais chez Claudette et que je commandais une patate crue. L'homme derrière le comptoir me regarde, incertain. Il finit par demander le prix à sa femme assise sur le parvis. Elle me dit, "4 balala, 10000". Je fais "2" des doigts, elle semble déçue, puis me dit "5000". Je fais un calcul rapide, et j'arrive à $2.50. Ce n'est pas si cher, mais c'est une question de principe. Je hoche donc de la tête et lui offre $1.00. Ce sont de toutes petites balalas, d'une bouchée ou deux, comme on n'en trouve pas au Québec (c'est normal, on est en voyage). Elle se retourne et cesse de me regarder. Je tente de regagner son attention mais elle m'évite du regard. Frustré, je repars à la quête d'une satanée banane.
Ça devient évident, peut-être que je viens de cracher sur ma dernière chance. Les petits stands ferment les uns après les autres. J'ai envie de retourner voir la fabricante de jus, lui faire comprendre qu'elle porte entrave à la guérison de celle que j'aime. Que si elle me donnait la chance on pourrait s'entendre. Je me rabats sur un coin particulièrement populaire, espérant trouver quelque chose de plus substantiel à me mettre sous la dent. C'est un stand à desserts. Yogourt, fruits coupés, sirop et ce qui ressemble à un trou de beigne. Non, pas de glace. En payant, je refais le calcul. Il faut savoir qu'au Vietnam, les montants se calculent en milliers. Le plus petit billet qu'on croisera sera de 1000 dongs, à peu près 5 sous. Au début, on met du temps à s'habituer. Quand on retire des millions, c'est facile d'oublier un zéro (c'est normal, on est en voyage). En mangeant, je constate mon erreur. Les bananes étaient 25 sous. C'était déjà ridicule de marchander pour si peu, mais je réalise la faute que je viens de commettre. J'offrais quelques sous à cette femme qui m'avait portant offert un prix honnête. Dans un pays de marchandage, j'avais choisi de tenir front à quelqu'un qui n'avait pas voulu prendre avantage de mon manque de connaissances des prix locaux.
J'aurais voulu retourner et tout lui expliquer, rire de bon coeur avec elle des zéros en trop, des petites "balalas", de mon désespoir devant une recherche si simple. À la place, je prends l'opportunité d'apprendre un mot à la fin de mon guide. Sin loy: je m'excuse. Quand je le dis la première fois, elle semble trop agacée par mon retour pour comprendre. J'avais déjà le billet de 5000 dongs dans mes mains. "Balala? 5000? Sin loy, sin loy". Son mari me lance presque les deux bananes qu'il avait déjà coupées pour moi, en train de noircir dans leur réfrigérateur. "Sin loy, cam on" (merci, le seul mot à mon vocabulaire jusqu'à ce moment). Dehors, "cam on, cam on". Elle me regarde, me fait savoir que c'est compris; qu'elle sait que je m'excuse, que je la remercie.
Dehors, le trafic effréné de Hanoi continue. Les klaxons sonnent. C'est normal, mais ce soir, j'en ai un peu mon voyage...
Au moins, j'ai un nouveau surnom pour ma partenaire de voyage; ma petite balala.
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