Monday, 9 December 2013

SELON BENOÎT - Ces choses qu'on ne sait pas et celles qu'on ne saurajamais

Parfois, lorsqu'on passe un minuscule village du haut d'un autobus VIP presqu'obscène tant il est gros, on peut apercevoir des villageois qui font leurs tâches quotidiennes. Quelques fois énigmatiques, ces gestes semblent éloignés de ma propre vie. Je suis venu dans leur pays, que je parcoure à gauche et à droite, mais je ne suis qu'un détail dans une fenêtre passante pour ces gens qui habitent le long de la route. Je reviens sans cesse à la constatation que je vis dans un monde qui me dépasse entièrement de par son immensité, et aux pensées cégepiennes qui m'avaient mené à l'existentialisme puis à la philo en général; je suis immensément petit et essentiellement futile, du moins dans la vie de ces gens qui défilent devant moi.

Pour nous, Phonsavanh aura été une ville pluvieuse et mélancolique. La météo y était pour beaucoup, mais cette impression est plus que climatique. Nous y étions pour deux raisons principales; les mystérieuses jarres de pierre parsemées dans la région et les vestiges plus récents d'une guerre secrète. Le soir venu, nous constatons que nous ne sommes pas les seuls; malgré le fait que peu de touristes font le détour dans la région, ceux qui s'y rendent choisissent presque tous le même tour. En fait, étant donné le système de facturation pour les tours au Laos (plus il y a de participants moins l'individu paye), on peut souvent faire la ronde des agences de voyage et voir affiché combien de gens se sont déjà inscrits. Bien sûr, il est possible de partir à deux si nous désirons réellement un itinéraire particulier, mais à Phonsavanh, le tour "classique" offre cratères de bombes et récipients de roche, le tout par le biais d'un village où l'on transforme le métal des projectiles en cuillères. Bref, ce que nous nous étions attendus à voir.

Les jarres sont d'immenses vases taillés dans le roc qui ont approximativement 2500 ans. Lors de notre visite, le guide nous raconte 7 hypothèses quant à leur usage et origine. Outre l'explication Hmong (se sont des verres laissés là par les géants qui ont créé les collines et les rivières du coin en labourant la terre avec leurs buffles gigantesques) toutes les hypothèses se ressemblent un peu. Selon ce que j'en retire, ces immenses vestiges, éparpillés dans plus de 28 lieux de la région, étaient d'usage lors des cérémonies funéraires. Ainsi, les "plaines de jarres" deviennent des cimetières, et les différences de grandeur seraient attribués à l'arrivée de la crémation chez les anciens habitants de ce bout de la terre. Mais le mystère persiste à cause d'éléments incongrus; on aurait retrouvé des ossements au pied des jarres plutôt qu'à l'intérieur de celles-ci, certaines jarres ont des couvercles et d'autres non, etc. Peut-être qu'un moment déterminant pour l'archéologie locale permettra d'enfin résoudre l'énigme des jarres, mais mon hypothèse est que le temps a déjà fait ses ravages sur la mémoire collective de la région, et que l'absence d'écrits datant de l'époque confirme un savoir perdu.










Pour se rendre aux jarres, il faut passer par un poste de surveillance. En marchant des les immenses plaines, faire bien attention de ne pas dépasser les bornes de béton qui bordent le chemin. C'est que la région est parsemée de mines et de petites bombes américaines. Lieu d'une guerre sans nom, orpheline de la Guerre Froide, la région de Phonsavanh était le principal champs de bataille entre deux armées-intermédiaires. L'une, royaliste et conservatrice était soutenue par les Américains, l'autre, guérilla et socialiste, par les Vietnamiens du Nord et ensuite par les Chinois Maoïstes. En 1962, à une époque où le gouvernement officiel du Laos était neutre, de par sa constitution, le sort du pays était entre les mains de deux groupes extrémistes démesurément armés par des puissances étrangères. Aux yeux du monde entier, le Laos était en périphérie de la guerre du Vietnam. En réalité, il y avait été absorbé depuis longtemps. La Guerre Froide continuerait à s'échauffer sur ses terres longtemps après le retrait des Étatsuniens au Vietnam. Avant de partir, les pilotes américains avaient à jamais laissé leur trace au Laos. Lorsque ceux-ci revenaient avec leurs "payload" n'ayant pas été livrés, si, par exemple, les canons anti-aériens du Vietnam étaient trop menaçants, ils étaient fortement encouragés à lâcher leur cargo sur le Laos, un petit pays peu peuplé avec avec lequel ils n'étaient pas en guerre. Comme ça. Sans cible tactique ou discrimination entre civils et militaires. L'atterrissage des avions était alors moins dangereux, et il y avait de légères chances que des Viet-congs, empruntant la "Ho Chi Minh trail" qui reliait le nord du Vietnam avec le sud par le bais du Laos, soient frappés. En conséquence, et grâce aux bombes à fragmentation qui explosaient en des centaines de plus petites bombes, lorsque les bombardements ont cessé, il y avait plus d'explosifs dangereux que de gens au Laos. Le public des États-Unis n'était pas informé de cette atrocité financée par ses taxes, une forme de savoir volontairement dissimulée, et redevenue publique depuis les années 90s. Encore aujourd'hui, le Laos est le pays le plus bombardé per capita.



À ne pas dépasser...

On apprend maintenant aux enfants de la région qu'il est dangereux de jouer avec des petits objets de métal, mais toutes les générations de cette région peu éduquée nécessitent cet apprentissage. Le métal des bombes, et la poudre qu'on retrouve à l'intérieur d'elles est une richesse pour les habitants d'un des lieux les plus pauvres du pays. Même notre guide, un Hmong beaucoup moins sympathique que Chinh, justifie cette collecte; "everyone soldiers in this region, they know how to deal with bombs". Pourtant, ce n'est pas ce que les statistiques nous apprennent. Chaque soir, dans les restaurants, les maisons d'hôtes et les agences touristiques, on projète des documentaires sur les UXO (unexploded ordonances) au Laos et sur la guerre secrète qui a secoué le pays, troué ses plaines, craqué ses jarres et tué plus d'un fermier suite à un coup de pelle mal placé. Les agences en charge du déminage expliquent que souvent, les morts sont causés par des villageois qui tentent de se procurer la poudre pour pêcher à coup de dynamite. Ces documentaires, chaque soir présentés comme pour remédier aux oublis historiques classifiés, jouent pour les touristes, en anglais, sans sous-titres. C'est qu'un des principaux attraits touristiques de la région est d'aller voir des villages immensément pauvres qui utilisent des débris de bombes comme truelles à vache ou comme boîtes à fleur. L'équation inouïe entre cette tragédie inconnue de ceux qui ne se sont pas penchés sur le cas du Laos et le climat d'auto-promotion qu'on retrouve à Phonsavanh est triste. Les victimes doivent transformer leur quotidien en constant rappel des horreurs vécues.




Nous quittons Phonsavanh assez rapidement, après avoir fait le même tour que tous les touristes. Notre guide tente de nous convaincre de rester en énumérant une liste d'activités. "Much more than the jars in this province, MUCH more". Il nous offre d'aller à la pêche à l'aide de grenades. Sans trop savoir pourquoi, nous préférons partir.

Dates de visite: 17 au 19 octobre 2013

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