S'il y a un endroit depuis le début de notre voyage qui nous a réellement permis de nous reposer, c'est bien l'Archipel des 4000 Îles dans le Sud du Laos. La légende stipulant que nombreux sont les backpakers qui s'y prélassent jusqu'à la date d'échéance de leur visa est confirmée. Nous nous y sommes aussi accrochés les pieds, ayant planifié d'y dormir 3 nuits pour finalement en rester 5. Ceci est probablement dû à nos heureuses rencontres et la guesthouse où nous sommes aboutis.
On avait choisi de dormir à Don Det, qui se veut moins peuplée que Don Kong, mais plus vivante que Don Kon (oui on le sait, c'est aussi clair que l'eau du Mékong). Un jeune couple de nouveaux mariés rencontrés à Vang Vien nous avaient chaudement recommandé d'aller séjourner chez Mama Leuha, "le meilleur endroit des 4000 îles". Le coût de la nuité? Un gros beau 4$.
Après avoir marché les 3/4 de l'île à pied sous le soleil de midi, on arrive enfin. Chargés comme des mulets, notre déception est flagrante quand Lutz nous apprend que son auberge est complète pour la nuit. On se rabat alors sur des bungalows au bout de l'île. Première nuit, infestation de fourmis. On quitte donc très tôt dès le lendemain pour s'assurer une chambre chez Mama Leuha. Mission accomplie. Et tout y est parfait. Le bungalow est propre (et sans fourmi), les draps et le matelas sont neufs, le filet anti-moustique est sans trou et recouvre parfaitement le lit qui a de petites tablettes intégrées, où l'on peut y déposer bouteilles d'eau et cadran sans avoir à ressortir du moustiquaire! Tant de petits détails qui font une si grande différence pour le confort des voyageurs.
Pendant notre séjour, on se repose, lit des romans, parcourt les îles à vélo, on pagaye auprès des dauphins roses de l'Irrawady, on observe des couchers de soleil et les chutes d'eau du coin. Puis, presque tous les soirs, on revient souper à la "maison", après une dure journée de vélo, de kayak ou de relaxation dans un hamac! Au fil du temps, on se lie d'amitié avec Lutz, qui est sans cesse occupé à s'assurer du confort de ses clients. Benoît déclare rapidement notre hôte comme étant son "Julien par procuration". Cet expatrié de Berlin-Est, qui était tenancier d'un bar dans un squat suite à la tombée du mur, nous fascine. Comme plusieurs autres, mais bien avant l'arrivée de l'électricité et des motos, il tombe en amour avec les 4000 îles. Y étant venu avec pour seul bagage ses vêtements et un hamac, il travaille pour plusieurs familles de l'île; des petits travaux en échange de nourriture et d'un espace où dormir sur le sol de leur cuisine. Puis, en 2009, il décide de faire le grand saut. Il retourne en Europe, vend tout pour mieux repartir... Et s'établir pour de bon.
Ils sont nombreux ces expatriés qui viennent refaire, finir ou bâtir leur vie au Laos ou ailleurs en Asie du Sud-Est. On en croise plusieurs et on en profite toujours pour discuter avec eux de leur vie si loin de la nôtre. Leurs difficultés et statuts sont propres au pays d'accueil. Par exemple, au Laos, le seul moyen d'être propriétaire est d'avoir un partenaire d'affaires lao ou d'être marié à un/e natif/ve. Cette loi expliquerait-elle la quantité d'expatriés propriétaires de commerces que nous avons rencontrés? Marier une femme qui ne partage ni sa langue, ni ses moeurs et coutumes nous paraît d'abord une union intéressée. Certains couples nous rendent mal à l'aise par l'évidence de leur relation "socratique" (la "sagesse" contre la "beauté"). À l'inverse (et par chance), d'autres couple, tel que celui de Lutz et de Peng, atténuent notre préjugé initial et, comme dans toutes choses, nous indique que la situation n'est ni noire, ni blanche, mais bien parsemée de nuances.
Sur le plan interpersonnel, ce mariage n'a pas été facile pour Lutz. Il nous explique qu'ici, la conception de l'amour et du couple est différente. Les unions sont traditionnellement formées sur une base de bénéfices socio-économiques mutuels. On est loin des histoires de Walt Disney qui prônent la romance. Toutefois, cette réalité est en train de changer; on a croisé des jeunes couples qui nous ont parlé de leur histoire d'amour ou à l'inverse, des gens qui se sont divorcés à l'encontre de la tradition. D'ailleurs selon Lutz, nombreuses sont les femmes monoparentales vivant aux 4000 îles dont les partenaires ont déserté vers Paksé.
De son côté, Lutz a courtisé sa belle pendant plus d'un an avant d'avoir parfois l'occasion de lui tenir la main. Bien qu'il ait marié une laotienne, il n'est toujours pas propriétaire d'un commerce aujourd'hui puisqu'il travaille plutôt pour l'entreprise de ses beaux-parents. Un jour, si ces beaux-parents ne vendent pas le commerce d'ici là, il deviendra avec Peng, propriétaire des lieux. En attendant, il y effectue avec soin et attention des rénovations, y développe des services et y investit ses propres économies.
Lors de nos "vacances" chez Mama Leuha, on est témoin de petits moments de tendresse et de complicité entre Lutz et Peng, qui témoignent de leur amour. Ils se sont aussi constitués une langue hybride allemano-lao. Même si la vie n'est pas des plus faciles sur les 4000 îles, ils demeurent unis et sereins. Par chance, puisque vivant désormais avec un pouvoir d'achat laotien, Lutz n'a plus les moyens de visiter son pays natal et d'y revoir famille et amis.
Depuis qu'il a immigré, Lutz ne se prélasse plus dans son hammac. Tenir une place aussi parfaite demande beaucoup d'entretien: les améliorations sur les bungalows, servir les plats délicieusement cuisinés par Peng, faire pousser les plantes malgré les buffles des voisins qui tentent de les manger et protéger ce qui leur appartient. À la fois du gouvernement et du fleuve. C'est que sans crier gare, le gouvernement a saisi les 8 premiers mètres de la bande riveraine et ce, sur tous les terrains de l'île. L'endroit exact où se trouve la plupart des bungalows, soit donc les maisons et/ou le revenu principal de nombreux des habitants de l'île... Puis aussi récemment, un accroissement de bateaux à moteur sur le Mékong a créé une érosion inquiétante des terrains. Les habitants de l'île démontrent beaucoup de créativité pour sauvegarder leur rive; on construit des rallonges, on y ajoute du sable, etc. Mais certains ne veulent plus investir de sous pour protéger leur terrain de peur que le gouvernement ne les exproprie... Lorsque Lutz nous dépeint la situation, l'inquiétude est lisible dans son regard: "If I have to move... Scheisse...". À ses yeux, le développement presque trop rapide de la région a engendré une inflation démesurée de la valeur des terrains. Il regarde la croissance économique fulgurante de sa région comme un raz de marée désastreux. Une grande partie des ses voisins sont prêts à vendre. Même à des promoteurs immobiliers qui voudraient bâtir de gros complexes. De plus, aucune législation règlemente le développement immobilier du coin. Lutz ne sait comment imaginer sa retraite tout en étant conscient que sa présence sur l'île est aussi un symptôme de cette nouvelle réalité.
Lutz avait 18 ans quand le Mur de Berlin est tombé. Il en avait environ 35 quand on l'a chassé de son coop-bar. Il se demande quel âge il aura lorsqu'il perdra son petit coin de paradis. Pour le moment, cet oasis de repos est encore bien présent. On s'y sent bien. Heureux. Presque comme à la maison. L'endroit devient notre référence de perfection. Il nous est même facile de s'imaginer propriétaires de bungalows sur cet archipel! En rêvassant avec Lutz, il nous fait réaliser que nous sommes privilégiés de pouvoir venir s'y déposer sans responsabilité. De notre côté, on fait notre possible pour lui démontrer que ce qui l'avait initialement attiré ici est encore bien vivant et que c'est en grande partie grâce à Peng et à lui.

Dates de visite: 26 novembre au 1er décembre 2013











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