Voici Cuong. Elle a 19 ans et elle aime se faire surnommer Cuong Diamond même si c'est en or que se transforme tout ce qu'elle entreprend. Elle travaille fort, tous les jours. Aucune vacances. C'est qu'elle n'a pas le choix de gagner des sous pour soutenir sa famille. Elle en est le pilier financier. "My older brother is lazy. He does nothing. Man in Vietnam don't work. And I always need to do some extra money to give him so he can buy his cigarettes."
Cuong est la deuxième enfant d'une famille de quatre. Son père détient une petite barque dans laquelle il promène des touristes dans la Baie de Hoi An en échange de quelques sous. Sa mère vend des lanternes flottantes le soir venu. Son petit frère et sa petite soeur sont encore au primaire. Et son frère aîné, et bien apparemment, il ne fait rien.
Enfant, Cuong accompagnait son père et apprenait l'anglais auprès des touristes qu'ils conduisaient. Depuis qu'elle a terminé l'école, elle vend maintenant des chandelles avec sa mère. Mais au final, c'est plutôt Cuong la "vraie" marchande puisque sa mère ne sait parler aucun mot d'anglais. Son père non plus. Alors une fois une chandelle vendue, Cuong fait la promotion de la barque familiale. "I am a buiiiiisness women!". Il lui faut gagner 5$ par soir pour faire arriver sa famille. Vers 22h, une fois ses ventes atteintes, elle va au bar qui est à deux portes de chez elle et joue au billard avec des touristes de passage. C'est le meilleur moyen qu'elle a trouvé pour perfectionner son anglais. Ce soir là, Benoît et moi sommes ces touristes de passage.
"Want to play pool with me?!"
"Oh no thank you. We don't play. We are really really bad at it!"
"Why not?"
De fil en aiguille, Cuong me remet sa carte d'affaires personnelle: cours de cuisine, ballade en vélo, tour de bateau... Mais ce qui retient le plus mon attention, outre son logo (une tête ayant pour yeux une bicyclette et pour bouche une barque), c'est cette mention: "Pay by donations".
"You don't ask for a specific price?"
"No. I like spending time with tourists. I show them around and after they give me what suit them."
Je suis sous le charme. Avec un simple échange de regards, Benoît accepte.
"Ok Cuong, we won't play pool with you tonight, but if you are free Sunday, we would be delighted to attend your cooking class and to do a cycling tour with you."
Cuong est si contente qu'elle part à la course puis revient en moins de deux. Elle nous offre chacun un bracelet qu'elle a elle-même confectionné. "I can't sell them. People don't buy them. I want you to have them." Après avoir essayé de lui refuser, on n'a pas le choix; un cadeau, c'est un cadeau. Nous acceptons donc et on se donne rendez-vous au pont, à gauche, à 10h, ce dimanche.
Un enfant que l'on dit choyé a souvent pour parents un père et une mère qui auront cru en lui, qui auront eu le désir de lui faire ressentir et comprendre qu'il a en lui toutes les ressources et aptitudes nécessaires pour réaliser son plein potentiel. Pour dessiner ses rêves. Pour être heureux. Ayant moi-même eu cette chance, je sais à quel point il est bon de se faire dire que l'on est unique, que l'on peut décider de son destin. Peut-être est-ce le manque de confiance, mais une petite voix en moi m'a toujours fait douter de ce fait, même s'il était si réconfortant de l'entendre dire par mon Papou et ma Munch. J'ai toujours admiré les filles de mon âge qui semblaient tant savoir où, comment et par quel moyen elles s'en allaient, elles se dirigeaient. J'avais l'impression en fait que toutes, à l'exception de mes plus intimes amies et de moi-même (!), détenaient déjà la clé de leur destin. Il y a des gens qui ont cette confiance et cette attitude en égard de la vie qui sont inébranlables et qui semblent intrinsèques à leur être et ce, qu'ils aient été choyés ou non. Ce type de personne peut parfois susciter de l'envie ou provoquer chez soi une prise de conscience sévère. À Hoi An, j'ai vécu cette prise de conscience. Elle s'est installée doucement, sous l'emprise d'un charme, pour ensuite créer une tempête de larmes foudroyante, puis laisser un sentiment de regard nouveau. Cette tempête, je vous laisse deviner, c'est Little Miss Cuong qui l'a créée.
10h tapantes, sur nos vélos, bracelets sur nos poignets, nous rejoignons Cuong ainsi que Félix et Maxime, deux Québécois que nous avons rencontrés la veille et que nous avons invités à se joindre à notre journée d'activités. Cuong est là. Tout sourire. Benoît dira plus tard qu'elle a plusieurs sourires cette Mlle Cuong. Ce matin là, c'était le sourire de l'excitation et de l'emballement. Elle rit aux éclats sur son vélo en nous perdant au travers des touristes en trishaw et des locaux qui se dirigent tout comme nous vers le marché pour faire leurs emplettes. En voyant notre interrogation devant le stationnement de vélo, elle nous lance son tout premier: "Don't worry... And be happy! Hihihihihi!". La journée s'annonce bien!
Sa façon de se diriger et de négocier dans le marché est impressionnante. "I don't buy from mean people. I go where my mom goes.". Elle sait où elle s'en va. Elle sait ce qu'elle veut. Elle sait ce qu'elle ne veut pas.
Elle démontre La même désinvolture palliée à une forte détermination lors de la session de cuisine qui se déroule à même le plancher de la cuisine chez ses parents. "Cut it this way. Not this way. Stupid customers! You want to learn?" Ici aussi, elle sait ce qu'elle veut. Elle sait ce qu'elle ne veut pas. Pendant le cours, nous rencontrons les membres de sa famille (à l'exception du grand-frère qui est à l'extérieur en train de "doing nothing"). On perçoit sur le champ à quel point ses parents sont fiers d'elle. Plusieurs autres personnes aussi sont là. Vont et viennent. "All these people are you friends?" "No friends. Just neighbours. People here are jalous. They say they are your friends but they are not."
Après le repas, c'est l'heure du tour de vélo. On la suit dans les rizières, au port des pêcheurs et dans les environs banlieusards de la ville. Elle nous parle en route de tout et de rien. Puis elle prend un air sérieux. "What is your job Sophie?"
Ouf. Il m'est un peu difficile de lui expliquer ma situation.
"In fact, you work in an office".
"Yes. This is mainly it"
"Me, one day, I will be my own boss. My boyfriend will be the cook. I will be the manager. Maybe you could work for me? In my restaurant?"
Elle sait ce qu'elle veut.
Elle n'a que 19 ans. Parfois ses réflexions me renversent et j'ai l'impression qu'elle est mon aînée. D'autres fois, l'enfant en elle est si présent que j'ai envie de la protéger. De prendre soin d'elle. Elle fait la "tomboy" avec une "attitude gangster", comme dirait Félix, lorsqu'elle s'adresse aux hommes. Avec moi, elle parle de ses inquiétudes. De l'amour en lequel elle croit si fort.
"You know I can have all the boys I want... But I can't. I already love someone. And when you love someone, you can only be true to one." Sous son sourire se cache de l'inquiétude. Un besoin d'être rassurée. Elle donne à tous et demande si peu en retour. Mais elle exige le grand amour. Du pur. Du vrai. Et c'est avec son amoureux qui travaille à Da Nang qu'elle le veut. Elle veut s'assurer le mieux. Pour longtemps. Il viendra la voir demain. "You would come tomorrow and meet him? You will ask him if he wants to marry me?".
Au Vietnam, pour se marier, la tradition veut que la famille donne un collier doré à sa fille avant les noces. Depuis longtemps déjà, Cuong économise pour acheter un collier doré qu'elle donnera à ses parents, pour que ces derniers le lui offrent par la suite. "I want my own life you know. I need my own life... Why not? But don't worry... And be happy!".
On passe une troisième soirée avec Cuong. La dernière. On rencontre son copain et c'est plus fort que nous, on lui communique à quel point il est chanceux d'avoir une copine comme Cuong. Aussi généreuse. Aussi..." On achète pour 5$ de lanternes et, maintenant libre de passer sa soirée comme bon lui semble, elle part avec nous. Mais en fait, c'est plutôt nous qui partons avec elle. Elle nous amène dans son resto préféré : "Really cheap. Really good. Cheap and good! Why not?" Après le repas, on lui fait la surprise d'aller manger du dessert au café dont elle nous avait parlé deux jours plus tôt. Quand on leur dit à elle et à son copain de choisir ce qu'ils veulent, elle a un sourire de matin de Noël. "Can we go to eat it at home? We will share it with all the family". Elle sait ce qu'elle veut. Elle a un coeur en or.
Cuong est le genre d'humains qui est si pur et si adorable qu'il est difficile de s'en détacher. En partageant les desserts avec ses parents, à côté des petits qui dorment, mille questions me viennent en tête.
Sa mère avait-elle autrefois la même vigueur et détermination que sa fille? Était-elle aussi unique que sa petit Cuong dont elle est si fière? Toutes ces femmes, ces marchandes croisées étaient-elles de petites Cuong?
Pendant que l'on déguste les gâteaux, la mère de Cuong lui demande s'il serait possible qu'elle parte avec nous au Canada. Si on voudrait bien prendre Cuong avec nous. Elle sait ce qu'elle souhaite pour sa fille. Et elle sait ce qu'elle ne lui souhaite pas. Cuong fait signe de la main à sa mère. Un signe qui veut à la fois dire non maman, je ne veux pas. Et je ne pourrais pas. On ne sait que dire. À notre tour d'offrir un sourire. Celui-ci, je ne saurais comment le qualifier.
Quand Cuong nous demande depuis combien de temps nous sommes ensemble Benoît et moi, et que Benoît lui répond "8 years", son visage s'illumine. Et lorsque Benoît poursuit en lui disant "I love her" un sourire de béatitude emplit le visage de Cuong. Radieuse elle se tourne vers moi:
"He loves you!"
"I know. And I love him to."
"You are lucky."
"Yes... I am. As your family is lucky to have you."
"Maybe."
"Your parents must be really really proud of you Cuong. You are a strong woman. A thoughtful woman. You are such a nice person."
"..." - Cuong demeure silencieuse
"And... A... Buiiiiisness lady...." - dis-je en retenant mes larmes
"Why do you cry Sophie?"
"I don't know. Because I don't like to say goodbye. You know, I am a sensitive person."
"You like me to much!!!! But I know you are my real friend. Don't worry. AND BE HAPPY!!!".
Elle est unique. Elle est belle. Pleine de vigueur, d'aspirations, de désirs. J'ai envie de lui crier tellement je souhaite de tout coeur que sa petite voix intérieure le comprenne cette fois-ci, et pour de bon. Pour toujours.
On finit de manger les gâteaux puis c'est l'heure de quitter. On salue la famille. On salue le copain de Cuong. Elle lui fait signe de rester là et elle nous suit Benoît et moi. "I can see him often. You I won't..." Je sens que son sourire est maintenant forcé. On passe devant le bar de pool et Cuong ralentit le pas. Elle s'arrête et nous regarde tous les deux.
"If I get married, will you come and see me?"
"I know Cuong that we would really like to be there. And I know that we woudn't like to miss it. But I don't not if we would be able do it."
Cette fois-ci, ma petite voix me parle bien fort. Je sais ce que je veux.
Lors de l'écriture de cet article, il y a déjà près de 5 semaines que nous avons quitté Cuong. Nous gardons contact avec elle. Elle a récemment acheté un collier doré... Peut-être retournerons-nous au Vietnam plus tôt que prévu?













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