Showing posts with label SELON ANNICK. Show all posts
Showing posts with label SELON ANNICK. Show all posts

Monday, 14 April 2014

SELON ANNICK – Un spa réparateur

La situation des femmes en Asie du Sud-Est est un sujet qui m'habite depuis le début de notre aventure. Dans chacun des pays visités, j'ai eu la chance de pouvoir discuter avec des femmes d’horizons différents. Je peux maintenant dire que leurs préoccupations se recoupent grandement. En Birmanie, on m'a parlé de modernité, d'ouverture, d'écoute et d'espoir. Au Laos, on a discuté du droit à la contraception, de la famille éclatée, du plaisir et de l'importance d'entrevoir un avenir meilleur. Au Vietnam, du travail trop lourd pour les femmes, des familles maintenant trop petites, d’une certaine stagnation sociale. Pendant les premiers jours de notre séjour au Cambodge, c'est la voix d'une enfant, soit celle de Lunh Hu qui m'a parlé. Cette femme, aujourd'hui âgée de 44 ans, a écrit le récit de sa famille, qui a vécu les affres des Khmers Rouges, dans D’abord ils ont tué mon père. C'est la seule voix féminine cambodgienne que j'ai jusqu'à maintenant entendue.
Lorsque nous arrivons à Kampot, petite ville au bord d’un estuaire qui est reconnue pour ses plantations de poivre, je m’informe rapidement sur le centre de yoga situé à quelques minutes en mobylette de notre guesthouse. Désireuse de renouer avec mon tapis, je suis emballée à l'idée de participer à un atelier. Mais mon intérêt est d'autant plus grand lorsque l'on m’indique que ce centre est tenu PAR des femmes POUR les femmes. En d'autres termes, les hommes y sont interdits. C'est que ce centre de "bien-être" est aussi un centre de transition pour des femmes aux passés troubles. Le Banteay Srey Women’s Spa est en fait un organisme qui propose une plateforme de réinsertion sociale pour ses employées. On leur apprend à donner des massages, à cuisiner, à faire un pédicure, un facial, etc. pour qu'un jour, lorsqu'elles seront en maîtrise des différentes techniques apprises et surtout, lorsqu'elles se sentiront assez fortes, assez reconstruites, elles pourront alors plier baguage et aller travailler ailleurs dans le pays. Elles auront alors la chance de recommencer à neuf, outillées d’un métier qui leur sera propre, un métier dont elles seront fières et que personne ne pourra leur enlever.

À mon arrivée au centre, on m'apprend vite que l’atelier de yoga n’a pas lieu puisque la professeure, une expat, est en vacances. La douceur et la gentillesse des femmes qui m'accueillent sont si grandes que j'ai vivement envie de rester au centre et d’échanger avec elles. Le temps d'aviser Benoît que les plans ont changé (il m'attendait respectueusement sur le trottoir, à l'extérieur du terrain du centre pour que je lui confirme si l’atelier de yoga avait bien lieu), je retourne dans la bâtisse principale et m’inscris pour des traitements beauté. Au diable mon pédicure et ma manucure reçus à Noël dans un luxueux spa de Siem Reap… Là, c’est une cause sociale que je soutiens, non?! Benoît a donc une heure et demie devant lui pour explorer les terres du coin en mobylette.
L’employée qui me donne mes traitements n’a à peine que 16 ans. La barrière linguistique nous empêche d’échanger en paroles. Mes nos regards disent tout. L’écart d’âge non plus n’a pas d’importance. Elle, je la sens déposée, concentrée par les techniques apprises et amusée par la blancheur de mes pieds. Moi, je n’ai envie d’être là que pour contribuer (ok, d’une façon vraiment sommaire et un peu superficielle, mais tout de même). Nos fous rires font du bien. Le mur du silence n’existe pas. Peut-être suis-je naïve mais je NOUS sens bien.
Ceux qui me connaissent savent que parfois mon imagination est un peu vagabonde. Mais cette fois-ci, même si je peux facilement deviner les passés de ces femmes qui m’entourent, je n’ai nulle envie de leur inventer de faux ou de vrais scénarios. La volonté de tourner la page de ces femmes est si forte, leur désir de se rebâtir est si grand, que même l’imagination se dissimule et se retient par respect. Leur force et leur détermination sont à l’image de tout le pays. À l’image des familles, de Lung Hu et de tous ces villages qui se rebâtissent et qui acceptent, malgré les guerres intestines assez récentes, de se tourner vers l’avenir. Ils ne sont pas leur passé. Ils sont maintenant. Ils veulent devenir demain.
Le Cambodge est l’Eldorado de plusieurs types de voyageurs. Certains y viennent malheureusement pour le laxisme du tourisme sexuel. Les « off the beaten track » s’arrachent les dernières plages intactes. Des entrepreneurs étrangers prennent leur pied dans ce far west commercial. Aussi, un grand nombre de travailleurs humanitaires initient des coopératives ou des organismes pour aider le pays à se relever. Si le Laos présentait une panoplie d’activités éco-touristiques, le Cambodge, lui, propose un tourisme de responsabilité sociale tel que je n’en ai jamais connu auparavant. Loin de moi l’intention de juger si ce positionnement touristique est viable ou si les répercussions dans les communautés sont réelles et optimales. Je n’ai pas l’expertise pour prendre position et formuler une analyse juste et valable. J’ai plutôt envie de vous partager l’expérience indélébile que ce genre de tourisme permet. J’ai fortement envie de souligner ces initiatives sporadiques qui permettent aux femmes de se rencontrer, d’échanger et de se respecter, sans nécessairement tout comprendre. Ce type de rencontre est si for, si prenant, qu’il nous permet de saisir à quel point, parfois, la parole sert à si peu de choses.
À la fin de mon bref passage, deux des employées ricanent en regardant, au bout de l’allée qui mène à l’entrée du centre, un homme qui lit assis en équilibre sur sa mobylette. Cet homme là, c'est le mien. Je le vois m'attendre paisiblement, respectueusement et je me sens si choyée. Je ne sais pas ce que les « Hommes » ont pu faire subir aux femmes qui m’entourent et qui sont le souffle de ce centre. Mais je réalise encore plus que jamais ce que "Mon homme" me donne chaque jour, aussi généreusement, aussi affectueusement. C’est donc la tête vide, le cœur remplit de respect et les ongles arrondis et roses que je vais le rejoindre.








Tuesday, 7 January 2014

SELON ANNICK - Little Miss Cuong


Voici Cuong. Elle a 19 ans et elle aime se faire surnommer Cuong Diamond même si c'est en or que se transforme tout ce qu'elle entreprend. Elle travaille fort, tous les jours. Aucune vacances. C'est qu'elle n'a pas le choix de gagner des sous pour soutenir sa famille. Elle en est le pilier financier. "My older brother is lazy. He does nothing. Man in Vietnam don't work. And I always need to do some extra money to give him so he can buy his cigarettes."

Cuong est la deuxième enfant d'une famille de quatre. Son père détient une petite barque dans laquelle il promène des touristes dans la Baie de Hoi An en échange de quelques sous. Sa mère vend des lanternes flottantes le soir venu. Son petit frère et sa petite soeur sont encore au primaire. Et son frère aîné, et bien apparemment, il ne fait rien.



Enfant, Cuong accompagnait son père et apprenait l'anglais auprès des touristes qu'ils conduisaient. Depuis qu'elle a terminé l'école, elle vend maintenant des chandelles avec sa mère. Mais au final, c'est plutôt Cuong la "vraie" marchande puisque sa mère ne sait parler aucun mot d'anglais. Son père non plus. Alors une fois une chandelle vendue, Cuong fait la promotion de la barque familiale. "I am a buiiiiisness women!". Il lui faut gagner 5$ par soir pour faire arriver sa famille. Vers 22h, une fois ses ventes atteintes, elle va au bar qui est à deux portes de chez elle et joue au billard avec des touristes de passage. C'est le meilleur moyen qu'elle a trouvé pour perfectionner son anglais. Ce soir là, Benoît et moi sommes ces touristes de passage.

"Want to play pool with me?!"
"Oh no thank you. We don't play. We are really really bad at it!"
"Why not?"

De fil en aiguille, Cuong me remet sa carte d'affaires personnelle: cours de cuisine, ballade en vélo, tour de bateau... Mais ce qui retient le plus mon attention, outre son logo (une tête ayant pour yeux une bicyclette et pour bouche une barque), c'est cette mention: "Pay by donations".  

"You don't ask for a specific price?"
"No. I like spending time with tourists. I show them around and after they give me what suit them."

Je suis sous le charme. Avec un simple échange de regards, Benoît accepte.

"Ok Cuong, we won't play pool with you tonight, but if you are free Sunday, we would be delighted to attend your cooking class and to do a cycling tour with you." 

Cuong est si contente qu'elle part à la course puis revient en moins de deux. Elle nous offre chacun un bracelet qu'elle a elle-même confectionné. "I can't sell them. People don't buy them. I want you to have them." Après avoir essayé de lui refuser, on n'a pas le choix; un cadeau, c'est un cadeau. Nous acceptons donc et on se donne rendez-vous au pont, à gauche, à 10h, ce dimanche.

Un enfant que l'on dit choyé a souvent pour parents un père et une mère qui auront cru en lui, qui auront eu le désir de lui faire ressentir et comprendre qu'il a en lui toutes les ressources et aptitudes nécessaires pour réaliser son plein potentiel. Pour dessiner ses rêves. Pour être heureux. Ayant moi-même eu cette chance, je sais à quel point il est bon de se faire dire que l'on est unique, que l'on peut décider de son destin. Peut-être est-ce le manque de confiance, mais une petite voix en moi m'a toujours fait douter de ce fait, même s'il était si réconfortant de l'entendre dire par mon Papou et ma Munch. J'ai toujours admiré les filles de mon âge qui semblaient tant savoir où, comment et par quel moyen elles s'en allaient, elles se dirigeaient. J'avais l'impression en fait que toutes, à l'exception de mes plus intimes amies et de moi-même (!), détenaient déjà la clé de leur destin. Il y a des gens qui ont cette confiance et cette attitude en égard de la vie qui sont inébranlables et qui semblent intrinsèques à leur être et ce, qu'ils aient été choyés ou non. Ce type de personne peut parfois susciter de l'envie ou provoquer chez soi une prise de conscience sévère. À Hoi An, j'ai vécu cette prise de conscience. Elle s'est installée doucement, sous l'emprise d'un charme, pour ensuite créer une tempête de larmes foudroyante, puis laisser un sentiment de regard nouveau. Cette tempête, je vous laisse deviner, c'est Little Miss Cuong qui l'a créée.

10h tapantes, sur nos vélos, bracelets sur nos poignets, nous rejoignons Cuong ainsi que Félix et Maxime, deux Québécois que nous avons rencontrés la veille et que nous avons invités à se joindre à notre journée d'activités. Cuong est là. Tout sourire. Benoît dira plus tard qu'elle a plusieurs sourires cette Mlle Cuong. Ce matin là, c'était le sourire de l'excitation et de l'emballement. Elle rit aux éclats sur son vélo en nous perdant au travers des touristes en trishaw et des locaux qui se dirigent tout comme nous vers le marché pour faire leurs emplettes. En voyant notre interrogation devant le stationnement de vélo, elle nous lance son tout premier: "Don't worry... And be happy! Hihihihihi!". La journée s'annonce bien!

Sa façon de se diriger et de négocier dans le marché est impressionnante. "I don't buy from mean people. I go where my mom goes.". Elle sait où elle s'en va. Elle sait ce qu'elle veut. Elle sait ce qu'elle ne veut pas. 




Elle démontre La même désinvolture palliée à une forte détermination lors de la session de cuisine qui se déroule à même le plancher de la cuisine chez ses parents. "Cut it this way. Not this way. Stupid customers! You want to learn?" Ici aussi, elle sait ce qu'elle veut. Elle sait ce qu'elle ne veut pas. Pendant le cours, nous rencontrons les membres de sa famille (à l'exception du grand-frère qui est à l'extérieur en train de "doing nothing"). On perçoit sur le champ à quel point ses parents sont fiers d'elle. Plusieurs autres personnes aussi sont là. Vont et viennent. "All these people are you friends?" "No friends. Just neighbours. People here are jalous. They say they are your friends but they are not."





Après le repas, c'est l'heure du tour de vélo. On la suit dans les rizières, au port des pêcheurs et dans les environs banlieusards de la ville. Elle nous parle en route de tout et de rien. Puis elle prend un air sérieux. "What is your job Sophie?"
Ouf. Il m'est un peu difficile de lui expliquer ma situation.
"In fact, you work in an office".
"Yes. This is mainly it"
"Me, one day, I will be my own boss. My boyfriend will be the cook. I will be the manager. Maybe you could work for me? In my restaurant?"
Elle sait ce qu'elle veut.



Elle n'a que 19 ans. Parfois ses réflexions me renversent et j'ai l'impression qu'elle est mon aînée. D'autres fois, l'enfant en elle est si présent que j'ai envie de la protéger. De prendre soin d'elle. Elle fait la "tomboy" avec une "attitude gangster", comme dirait Félix, lorsqu'elle s'adresse aux hommes. Avec moi, elle parle de ses inquiétudes. De l'amour en lequel elle croit si fort.
"You know I can have all the boys I want... But I can't. I already love someone. And when you love someone, you can only be true to one." Sous son sourire se cache de l'inquiétude. Un besoin d'être rassurée. Elle donne à tous et demande si peu en retour. Mais elle exige le grand amour. Du pur. Du vrai. Et c'est avec son amoureux qui travaille à Da Nang qu'elle le veut. Elle veut s'assurer le mieux. Pour longtemps. Il viendra la voir demain. "You would come tomorrow and meet him? You will ask him if he wants to marry me?".

Au Vietnam, pour se marier, la tradition veut que la famille donne un collier doré à sa fille avant les noces. Depuis longtemps déjà, Cuong économise pour acheter un collier doré qu'elle donnera à ses parents, pour que ces derniers le lui offrent par la suite. "I want my own life you know. I need my own life... Why not? But don't worry... And be happy!".

On passe une troisième soirée avec Cuong. La dernière. On rencontre son copain et c'est plus fort que nous, on lui communique à quel point il est chanceux d'avoir une copine comme Cuong. Aussi généreuse. Aussi..." On achète pour 5$ de lanternes et, maintenant libre de passer sa soirée comme bon lui semble, elle part avec nous. Mais en fait, c'est plutôt nous qui partons avec elle. Elle nous amène dans son resto préféré : "Really cheap. Really good. Cheap and good! Why not?" Après le repas, on lui fait la surprise d'aller manger du dessert au café dont elle nous avait parlé deux jours plus tôt. Quand on leur dit à elle et à son copain de choisir ce qu'ils veulent, elle a un sourire de matin de Noël. "Can we go to eat it at home? We will share it with all the family". Elle sait ce qu'elle veut. Elle a un coeur en or.

Cuong est le genre d'humains qui est si pur et si adorable qu'il est difficile de s'en détacher. En partageant les desserts avec ses parents, à côté des petits qui dorment, mille questions me viennent en tête. 
Sa mère avait-elle autrefois la même vigueur et détermination que sa fille? Était-elle aussi unique que sa petit Cuong dont elle est si fière? Toutes ces femmes, ces marchandes croisées étaient-elles de petites Cuong?  

Pendant que l'on déguste les gâteaux, la mère de Cuong lui demande s'il serait possible qu'elle parte avec nous au Canada. Si on voudrait bien prendre Cuong avec nous. Elle sait ce qu'elle souhaite pour sa fille. Et elle sait ce qu'elle ne lui souhaite pas. Cuong fait signe de la main à sa mère. Un signe qui veut à la fois dire non maman, je ne veux pas. Et je ne pourrais pas. On ne sait que dire. À notre tour d'offrir un sourire. Celui-ci, je ne saurais comment le qualifier.

Quand Cuong nous demande depuis combien de temps nous sommes ensemble Benoît et moi, et que Benoît lui répond "8 years", son visage s'illumine. Et lorsque Benoît poursuit en lui disant "I love her" un sourire de béatitude emplit le visage de Cuong. Radieuse elle se tourne vers moi: 

"He loves you!"
"I know. And I love him to."
"You are lucky."
"Yes... I am. As your family is lucky to have you."
"Maybe."
"Your parents must be really really proud of you Cuong. You are a strong woman. A thoughtful woman. You are such a nice person."
"..." - Cuong demeure silencieuse
"And... A... Buiiiiisness lady...." - dis-je en retenant mes larmes
"Why do you cry Sophie?"
"I don't know. Because I don't like to say goodbye. You know, I am a sensitive person."
"You like me to much!!!! But I know you are my real friend. Don't worry. AND BE HAPPY!!!".

Elle est unique. Elle est belle. Pleine de vigueur, d'aspirations, de désirs. J'ai envie de lui crier tellement je souhaite de tout coeur que sa petite voix intérieure le comprenne cette fois-ci, et pour de bon. Pour toujours.

On finit de manger les gâteaux puis c'est l'heure de quitter. On salue la famille. On salue le copain de Cuong. Elle lui fait signe de rester là et elle nous suit Benoît et moi. "I can see him often. You I won't..." Je sens que son sourire est maintenant forcé. On passe devant le bar de pool et Cuong ralentit le pas. Elle s'arrête et nous regarde tous les deux.

"If I get married, will you come and see me?"
"I know Cuong that we would really like to be there. And I know that we woudn't like to miss it. But I don't not if we would be able do it."

Cette fois-ci, ma petite voix me parle bien fort. Je sais ce que je veux.


Lors de l'écriture de cet article, il y a déjà près de 5 semaines que nous avons quitté Cuong. Nous gardons contact avec elle. Elle a récemment acheté un collier doré... Peut-être retournerons-nous au Vietnam plus tôt que prévu?

Monday, 2 December 2013

SELON ANNICK - Apprendre à marcher

Les cours d'hébertisme ne sont pas pour tout le monde. Certains prennent plaisir à se hisser le haut d'une corde, à sauter sur des nacelles de bois ou à traverser de hauts ponts. D'autres pas. Moi, l'hébertisme ça me rappelle deux choses: des genoux en sang et une odeur de bois mêlée à celle de la sueur. Ne vous méprenez pas, j'adore les randonnées dans le bois où ailleurs, c'est juste que parfois, je ne m'y sens pas tellement habile...

Traverser un pont en bambou avec presqu'autant de planches que de trous et qui n'a pour rampe que du fil de fer. C'était la première étape de notre randonnée dans la jungle près de Luang Namtha au Laos (moi j'appelle ça de l'hébertisme). Annick, prends sur toi, tu y arriveras. 


Marcher un pas à la fois. Lever les pieds plus haut. Les déposer en retenant la pression. Travailler son transfert avant-arrière. Se munir d'un bâton de bambou. 

Apprendre à marcher.

Accepter la main du guide. Demander la main du guide. Marcher le long du précipice. Ne pas regarder. J'ai dit, ne pas regarder.

Ce qui semble difficile au début devient rapidement la norme. On s'habitue et puis on commence à apprécier. Le corps s'est échauffé, les pieds suivent, la tête peut alors se vider.

L'aisance et l'agilité de nos deux guides sont épatantes. Ayant tous les deux "grandi" dans la jungle, ils savent tout faire avec un rien. Ils prennent plaisir à nous faire goûter des plantes médicinales et à nous expliquer comment piéger rats et oiseaux ou encore mieux, comment concocter du poison tels que le faisaient leurs grand-pères pendant la guerre. Ils nous façonnent des verres à partir de bambou, nous font des éventails, pêchent le poisson et font d'excellents repas que l'on partage sur feuilles de bananiers avec nos compagnons de randonnées (5 israéliens et un italien, Daniel, qui prend autant de plaisir à manger que Benoît). Tout ce beau monde est heureux, on partage nos vies et on se lie rapidement d'amitié (nous avons maintenant de nouvelles destinations pour de futurs voyages).



Nos guides, pieds nus ou en sandales, ont un équilibre et une capacité à adhérer à la boue ainsi qu'au sol glissant que je ne peux qu'admirer. Mais je dois admettre que mon scout démontre une facilité et une aisance quasi semblables. Je suis impressionnée.


Avec nos bottes de randonnées et nos sacs à dos d'expédition (certains randonneurs portent même de réels chapeaux d'aventuriers), on a l'air un peu fou, comme un adulte qui porterait un gilet de sauvetage dans une piscine gonflable pour enfants.

Le soir venu, après une détente dans la rivière, Benoît et ses deux nouveaux amis capturent un criquet que le guide s'empresse de griller dans le feu de camp pour ensuite le partager. Au Laos, on mange de tout. Des oeufs de fourmi, des foetus de canard, des chauve-souris et des criquets capturés en randonnée... Dans la jungle on trouve de tout, des médicaments, des insectes, des animaux, des braconniers.

Après une nuit de sommeil dans une cabane en pleine jungle, on reprend la marche. Traversée de rivières, montée et descente de collines, enjambées de souches de bois. Le rythme est bon. La confiance est présente.




De nouvelles traversées en hauteur. Encore une fois, ne pas regarder! J'ai dit, ne pas regarder. La randonnée se déroule presque trop vite. 
Aucune blessure sur mes genoux, quoique l'odeur de sueur mêlée à celle du bois est bien présente. 
Respirer. Profiter. Regarder. 
Prendre plaisir à marcher.


Dates de visite: 8 au 11 novembre 2013

Thursday, 21 November 2013

SELON ANNICK - Chez les mammouths

Le tourisme autour des éléphants est impressionnant dans le Nord de la Thaïlande. Plusieurs compagnies se disputent les clients, essayant de diversifier leur offre avec des descentes sur radeaux en bambou, BBQ sur la plage et autres. Ce qui prime réellement, c'est le choix de la compagnie qui assure le bon traitement des éléphants. D'accord, on se doute qu'il faille que les nacelles soient bannies... C'est une évidence. Mais pour le reste? Difficile de faire un choix consciencieux.  Après quelques lectures, on arrête notre choix sur Baan Chang Elephant Park, un centre qui adopte et accueille des éléphants malades, retraités ou qui ont souffert de mauvais traitements. Un oasis pour éléphants, une place qui semble prendre soin d'eux. Du moins, c'est ce que l'on nous vend. Et c'est encore ce que l'on croit suite à notre visite.


Les éléphants sont grandioses. Une force de la nature. Ils dégagent un "je ne sais quoi" de complètement apaisant. On les nourrit, on apprend à les guider, on les fait marcher, on monte sur leur dos et on les nettoie.




Une journée passée avec eux, une activité pour faire rêver petits et grands. De mon côté, moi qui suis reconnue pour être la grande amie des animaux (ce n'est pas que je ne les aime pas, c'est juste qu'ils m'effraient un peu... parfois...), je me surprends à être vraiment excitée par cette journée. Mais vite, c'est le mammouth qui retient le plus mon attention. Qui me fascine. "Le quoi?" dit Benoît. "Le mammouth. Regarde comme il est dévoué". 

Bon, vous l'avez deviné, je voulais parler du mahout, cet homme qui accompagne l'éléphant tout au long de sa vie, qui le lave, lui donne à manger, bref celui qui veille sur lui. J'étais alors un peu honteuse d'avoir passé une demi-journée avec mon éléphant et mon mammouth, en me demandant ce qui avait bien pu pousser l'humain à appeler cet "emploi" ainsi. 

Selon notre guide, la vie de mahout est l'une des plus difficiles d'Asie. Souvent ce dernier quitte sa famille pour aller vivre dans un sanctuaire d'éléphants où, tous les soirs, après avoir veillé sur son animal, il dormira dans une chambrette, devant l'enclos de ce dernier. Il recevra une maigre paye et aura rarement l'occasion de retourner voir les siens. Toutefois, ces deux êtres ont la chance de s'adopter tranquillement, mutuellement. On associe ainsi ensemble ceux qui ont le même caractère, le même type de personnalité. Les sensibles ensemble, les peureux avec les peureux, ceux qui aiment jouer sont liés, etc.. Le mahout doit toutefois démontrer une force dominante sur sa bête (dans un groupe d'éléphants sauvages il y a toujours un chef, le plus fort, le dirigeant). Si l'éléphant se sent en confiance, il confère donc la position de chef à son mahout. Quand on regarde les proportions de leur corps, il est étrange de constater cette dynamique. L'homme si petit se veut encore le plus grand.

La nôtre, notre éléphante, c'est la "cruiseuse". C'est ce que notre guide nous dit à la fin de la journée. On en rit Benoît et moi parce que notre mahout aimait bien me chatouiller les pieds et m'envoyer quelques clins d'oeil. Le match est parfait.

Smack! Elle m'embrasse dans le cou!

Notre mahout connait aussi le charme de son sourire. Et il a les dents rouges. Du bétel. On en déduit qu'il doit être birman. En échangent quelques mots dans sa langue natale avec lui, l'empressement avec lequel il nous répond trahit la nostalgie de sa Birmanie ou des siens. On voit dans ses yeux la lueur d'un bonheur soudain. Je les aime les mahouts moi. Autant que les éléphants et plus que les mammouths.

Notre mahout

Tuesday, 29 October 2013

SELON ANNICK - Femmes modernes


Il y a 6 ans, lors de mon tout premier voyage en Asie, ma mère et moi avions été au Triangle d'Or, lieu reconnu pour son passé peu glorieux comme plaque tournante du trafic d'opium entre la Thaïlande, le Laos et la Birmanie. Notre guide de l'époque, Tata, était surnommé "Queen of Myanmar". C'est que Tata était un homosexuel birman, qui avait fui son pays. Il gagnait désormais sa vie comme guide à Chiang Mai, où il enflammait les bars locaux la nuit. Il était une vedette dans cette région thaïlandaise. C'était un homme moderne le jour, une femme moderne la nuit.

En lui confiant mon rêve de visiter un jour son pays natal en sac-à-dos avec mon amoureux, Tata avait été catégorique. "No, no, no. Don't go. Don't go.". Voyant ma ténacité (au grand désespoir de ma mère), il avait tenté de me dissuader: "Laos is like Thailand, 15 years ago. Myanmar is like Thailand, 100 years ago. Plus bad people. Don't go. Don't go". Pauvre Tata, il n'avait alors qu'attisé davantage mon intérêt pour cette contrée suspendue dans le temps.

C'est donc avec beaucoup d'attente et d'enthousiasme que nous sommes arrivés à Yangon. Émue, je retiens difficilement mes larmes. Les hommes portent le longyi et des chemises occidentales. Se sont des Birmans modernes.
À l'aéroport, sur des panneaux, on indique aux touristes les règles d'usage du pays: ne pas se tenir la main en public, ne pas s'embrasser dans la rue, bien se vêtir, ne pas photographier les femmes enceintes, etc. Jolie façon de communiquer aux touristes le désir de faire respecter les habitudes et la culture birmanes mais qui dénote aussi la crainte que le tourisme ne les efface.
À Yangon, il est difficile de marcher sans détourner les yeux du trottoir. Les crevasses, les trous béants et les amoncellements de terre et de déchets obligent le dessin et l'étude d'un parcours. Vaillant est celui qui sort la nuit sans sa lampe frontale.
Dans l'ancienne capitale, la musique semble être partout. La loterie musicale ambulante, les travailleurs qui fredonnent. On sent ou s'imagine peut-être un certain exutoire musicale. 
Et puis, au fil du temps, on réalise que ça pue, que c'est sale. Benoît me cache la vue de quelques rats. On doit s'adapter et constamment se rappeler de ne pas se donner la main, de ne pas s'embrasser ou de ne pas se faire une simple caresse. Difficile d'être des amoureux modernes en terre birmane!

Puis, on rencontre des gens. Chaleureux, accueillants. Plusieurs nous sourient, d'autres nous dévisagent.
On a la chance de passer une soirée avec Jeff (un ami de longue date de notre Julie), qui vit et enseigne les sciences sociales à de jeunes adultes à Yangon. Grillades dans le quartier chinois, repère des jeunes birmans modernes. Seule cette rue demeure festive jusqu'à minuit tandis que le reste de la ville s'est retiré depuis déjà quelques heures.

3 des ses étudiantes se joignent à nous. Elles ont entre 22 et 28 ans. Elles ont toutes, à force de discussions et d'obstinations, convaincue leurs parents de la valeur de quitter leur village pour aller étudier. Elles sont de vieilles filles (les villageoises se marient habituellement à 16 ans), portent des jeans, boivent des mojitos, parlent de globalisation, de changements climatiques. Elles sont la représentation d'une toute nouvelle génération de femmes birmanes. Elles veulent travailler, voyager un jour, peut-être.
Myanmar ou Birmanie? Cela n'a plus d'importance.

Elles sont toutes les trois croyantes. Mais de trois religions différentes. Contrairement aux guérillas religieuses qui se battent un peu partout dans le pays, elles cohabitent sous le même toit. Elles sont belles de coeur et d'esprit. Et elles représentent l'équilibre délicat entre la modernité et la tradition; elles embrassent l'ouverture du pays, le regarde aller d'un oeil analytique, désireuses de lui donner une chance, mais soucieuses de conserver l'âme de leur terre. Elles discutent de la dichotomie qu'il y a ici, entre la vie rurale et urbaine. Elles nous expliquent que de leur côté, elles ne peuvent plus refaire un pas en arrière. Qu'elles sont fières et heureuses de se définir en tant que femmes modernes.
Et puis elles nous disent que c'est le bon moment de visiter. Que les prix ont explosé et que leur pays n'est pas encore dénaturé. 
On est heureux d'être là. Mais triste aussi. Honteux de peut-être contribuer à cette accélération touristique qui a en soi, du bon et du moins bon. 

Leur rencontre est sans contredit l'élément qui illumine notre passage à Yangoon (encore plus que la Shwadagon Paya de nuit!). En les quittant, elles tentent de nous convaincre de venir vivre en Birmanie. On y pensera. Peut-être. On est peut-être pas si moderne finalement.

Sur notre passage, on compte par centaine les touristes que l'on croise.
C'est plus fort que moi. Je me demande ce que Tata me dirait de cette Birmanie moderne.








Dates de visite: 10 au 13 octobre 2013